127.
— Alors là, pas question !
Esméralda Piccolini a baissé son journal qui affiche sur la couverture : « Tout est fini entre la comtesse de Bourbon-Parme et le prince du Luxembourg. » Elle le froisse et se lève, menaçante.
— Moi, vivante, cette petite garce ne remettra pas les pieds ici. Jamais de la vie. Qu’elle crève ! Qu’elle agonise ! Qu’elle meure ! Qu’elle aille en prison, chez les fous, chez les bonnes sœurs, chez les mormons, mais pas chez moi ! Dehors ! Dehors la petite salope qui ne nous crée que des problèmes et qui se prend pour Bernadette Soubirous. Je veux rien entendre, je ne veux pas la voir ou je la tue. Retenez-moi, je vais la tuer tout de suite. Allez ouste, fiche le camp, saleté !
Cassandre Katzenberg ne bouge pas.
— Ce n’est pas possible, c’est une malédiction ambulante. C’est notre punition pour nos péchés.
— Cette gamine commence à me faire peur, moi aussi, reconnaît Fetnat Wade.
— La prochaine fois que vous partez, avertissez-nous ! remarque Orlando Van de Putte en empilant plusieurs cadavres de chiens près du feu.
— Toi qui l’as amenée et qui as de l’autorité, Baron, dis à la gamine de foutre le camp, décide Fetnat. Allez, fous-la dehors.
— Dis donc, parle-moi meilleur. Fous-la dehors, s’il te plaît… ça t’écorcherait la gueule ?
— Fous Cendrillon dehors et vite, connard, tout ça c’est ta faute ! enchaîne Esméralda.
Orlando, pour ne pas répondre, se contente de lâcher un chapelet de pets, acte qui en général a pour vertu de détendre l’atmosphère, quitte à l’empuantir. Mais cette fois la tension est trop forte, personne n’y prête attention.
— Ah, la lâcheté des hommes ! Ouste, dehors ! Allez, rentre chez toi ! Pars ou je te crève ! Tu es plus collante que du papier tue-mouches. Putain, il faut tout faire soi-même, ici.
Déjà la femme au chignon roux a sorti son rasoir et le brandit. Cassandre les regarde, hésite, puis fait demi-tour.
— OK. Adieu.
Sans un mot, Kim Ye Bin se détourne et la suit.
— Non, toi tu restes, Marquis. On a dit à la petite sorcière de lever le camp, mais pas à toi ! signale Fetnat.
— C’est nous deux ou personne, articule posément Kim.
— Ah, monsieur le Marquis est envoûté par la jeteuse de sorts ?
— C’est sa mentalité de petit coq. Il veut frimer devant la fille. Ce sont les hormones qui parlent, signale Esméralda.
Elle s’approche et le renifle bruyamment.
— Et en plus ils sentent bons ! Ils ont renoncé à notre odeur du dépotoir. Pouah, il y a même un relent de savon à la lavande. Ils ont dû se… laver !
Elle grimace, écœurée.
— Tu n’as pas compris, Marquis ? Elle porte la poisse. Elle est maudite.
Pourquoi je tiens tellement à leur plaire ?
Peut-être parce que eux, au moins, ne sont pas hypocrites.
Et ces « putois » sont les gardiens d’un sanctuaire.
Les mouches tournoient bruyamment. Les autres se grattent à tour de rôle.
— La Duchesse a raison, la Princ… enfin cette gamine nous entraîne dans des endroits où on perd l’argent et on se fait repérer par la police, si tu vois ce que je veux dire.
— Avec la Princesse, on sauve des vies, rappelle Orlando.
— Pour ce que ça nous rapporte ! Même pas une médaille, même pas un merci. Même pas un article dans les journaux !
— Si, il y en a un ! ricane Esméralda en exhibant un journal. Je lis : « Plainte des usagers après un déclenchement intempestif d’alarme causé par un groupe de clochards particulièrement nauséabonds. Les services de la RATP ont promis d’être plus vigilants envers les usagers indélicats au comportement incivique. » Voilà l’ingratitude des bourges quand on leur sauve la vie. Alors elle dégage, la petite emmerdeuse qui nous a suffisamment causé d’emmerdements.
Personne ne bouge. Kim articule :
— C’est elle et moi. Ou ni elle ni moi.
Ai-je bien entendu ? Serait-il possible que, pour la première fois de ma vie, j’ai rencontré une personne qui me soutienne ?
Esméralda lui jette une moue méprisante.
— Alors fous le camp, dehors, pauvre crétin !
Orlando intervient :
— Arrête, Duchesse, tu sais bien qu’on a encore besoin du Marquis. Il a installé tout notre système d’électricité et de communication. Sans oublier que ce sont les métaux qu’il trouve dans les ordinateurs qui nous fournissent l’essentiel de nos revenus.
— OK, on vote, tu en penses quoi, Vicomte ?
— Ils restent tous les deux. Je me vois pas juste vivre avec toi et Orlando. Vous êtes tout le temps à vous disputer pour des conneries, je vais craquer.
Esméralda hausse les épaules.
— Très bien, je m’incline. Vous allez voir tous les problèmes qu’elle va encore nous causer, votre Princesse de mes deux. Ah ça, je vous le garantis.
Elle crache par terre.
Un long silence suit. Kim fait signe à Cassandre de ne pas y faire attention. Elle ramasse un paquet de chips ramollis et les mange près de Fetnat qui la regarde avec réprobation.
Pour faire diversion, Kim allume un téléviseur. La voix du speaker égrène les nouvelles fraiches :
1 — Sport. Drame : l’équipe de France de football a perdu contre l’équipe du Danemark. Un débat vient de s’ouvrir à l’Assemblée nationale sur la motivation des joueurs français, tous milliardaires résidant en Suisse et plus préoccupés par la gestion des entreprises qu’ils ont bâties sur leur renommée que de la trajectoire du ballon.
2 — Politique internationale : L’Iran a procédé à un nouveau tir de missile balistique longue portée. L’Europe, par la voix de son président, a signalé que si ce pays continuait à développer des armes de destruction massive, des sanctions économiques pourraient être votées. Le porte-parole du gouvernement iranien a répondu qu’il disposait de cinquante mille enfants spécialement éduqués pour devenir des martyrs kamikazes, prêts à se faire exploser au milieu de la foule. Le porte-parole a ajouté que l’Iran n’hésiterait pas à les expédier dans toutes les grandes capitales, si l’Europe mettait ses menaces à exécution.
3 — Bourse : Nouvelle chute des cours des industries. Montée du prix du pétrole.
4 — Politique intérieure : suite à la crise, et à l’appauvrissement général du pays, le gouvernement a promis de restreindre ses frais et notamment de réduire le nombre de ses ministères non indispensables à la bonne gestion du pays. Vont ainsi être fermés le ministère de la Défense des droits de l’homme, le ministère de la Prospective, le ministère du Développement durable, le ministère de la Francophonie.
5 — Météo : giboulées de mars de plus en plus contrastées, donc alternance de beau temps et de pluie.
6 — Loto : les chiffres gagnants sont le 12, le 15, le 3, le 9, le 8. Chiffre complémentaire le 22.
Fetnat crache puis déchire sa feuille en murmurant :
— Encore raté.
— Pour gagner presque à coup sûr, il y a un truc, dit Cassandre.
— Elle parle peu mais quand elle parle c’est toujours intéressant, ricane Fetnat. Et c’est quoi le truc, mademoiselle la devineresse ?
— C’est mon frère qui l’a calculé mathématiquement. Il suffit de miser 9 000 euros. C’est le point de bascule dans les probabilités. Les chances de gagner sont alors de 75 %. Ce qui veut dire qu’avec 9 000 euros on est pratiquement sûrs de récupérer plus d’argent que la mise.
Tous affichent des airs moqueurs.
— Donc, pour devenir riche il suffit… de dépenser beaucoup. Donc d’être déjà riche, si je t’ai bien comprise, ironise Fetnat.
Bien sûr. Et ce n’est pas un hasard si les riches deviennent de plus en plus riches. C’est parce qu’eux ils misent pour gagner.
C’est un jeu pour les pauvres, payé par les pauvres pour enrichir les riches.
Elle hausse les épaules.
Il y a un moment où il faut arrêter de se plaindre et prendre son destin en main, ce qui signifie prendre de vrais risques. C’est en se comportant comme les capitalistes qu’on peut leur piquer leurs sous. Il faut les battre sur leur terrain et non pas être dans la râlerie et la jalousie.
— Miser 9 000 euros ! Quelle conne ! déclare la femme au chignon roux. Je vous l’avais dit, elle nous porte la poisse. On ne gagne rien à la garder ici. Avec Cendrillon, nous n’aurons que des malheurs. Mais puisque vous êtes tous assez cons pour vous laisser embobiner, je baisse les bras.
Elle donne un coup de pied dans une bouteille qui va se fracasser plus loin.
Cassandre, désemparée, rejoint sa hutte et referme la porte. Elle découvre qu’Esméralda avait commencé à regrouper ses affaires dans des sacs-poubelle. Sa collection de poupées est entassée en pyramide sur le côté.
La jeune fille s’enfonce sous les couvertures puis referme le rideau de ses paupières aux longs cils.
Elle claque un peu des dents. Elle a froid.